Homo vegetarius

On a tendance à imaginer l’homme (ou la femme) préhistorique vêtu d’une fourrure de bête avec une massue ou une lance sur l’épaule en train d’affronter un ours des cavernes ou de bouffer du mammouth cuit à la broche au feu de bois. De-là, beaucoup l’imagine encore originellement chasseur et carnivore.

Mais les hominidés que nous sommes, pour rappel famille des primates, même si ça se voit plus chez certains que chez d’autres, existent depuis 7 millions d’années, et ils sont loin d’avoir chassé pendant tout ce temps.

Pendant les 2,8 premiers millions d’années (à la louche) de leur existence, nos ancêtres étaient semblables à nos cousins actuels les grands singes, à ceci près que leur mode de déplacement quadrupède, ou plutôt quadrumane, s’accompagnait d’une tendance à la bipédie plus prononcée. Concernant les inventions technologiques, on ne peut pas dire qu’ils avaient inventé la poudre. Comme les chimpanzés d’aujourd’hui, ils utilisaient tout au plus des « outils primaires », à savoir des objets naturels non façonnés, comme des pierres ou des feuilles, qu’ils employaient pour casser des noix ou s’essuyer le derche [information non vérifiée]. Dans ces conditions, ne pouvant ni courir et n’ayant ni pièges ni armes de chasse, on comprendra aisément que leur alimentation était principalement végétarienne. Pour ce qui est des protéines animales, tout au plus mangeaient-ils de temps en temps des oeufs d’oiseaux trouvés dans des nids, des insectes ainsi que les rares autres petites bestioles qu’ils parvenaient à attraper avec leurs facultés et leurs moyens limités.

Pendant le 1,7 million d’années qui a suivi avec nos ancêtres australopithèques : même topo. La position debout est devenue quasi permanente, quoiqu’ils ne rechignaient pas à se balancer de branches en branches, mais l’alimentation restait sensiblement la même : feuilles, fruits et baies, racines et tubercules, noix et bestioles, avec néanmoins un complément alimentaire : la consommation occasionnelle de charognes…

Pendant les petits 900 000 ans d’après, notre aïeul Homo habilis a poursuivi le même régime, en exploitant davantage les charognes, notamment pour leur fourrure, à l’aide « d’outils secondaires » en os, en bois ou en pierre grossièrement taillées. (J’ai pris la liberté d’ajouter « os » et « bois », parce que même si ces matériaux étaient trop fragiles pour être retrouvés par nos paléontologues, il y a de fortes chances qu’ils aient servi aussi à confectionner des outils. La preuve : le coutelas en ivoire de Rahan.)

L’Homo erectus (pas de commentaire s’il vous plaît, on n’est plus au collège) qui a pris la suite de l’habilis durant le 1,3 million d’années suivant aurait ajouté aux pratiques charognardes quelques techniques de chasse : capture de petits animaux, puis de proies plus grosses piégées dans des fosses. Mais ce n’était pas encore Byzance. Il ne faut pas croire que c’était civet ou rôti tous les jours, et son alimentation était encore omnivore à forte tendance végétarienne. On n’oublie pas comme ça 5,4 millions d’années sous prétexte qu’on arrive à chopper un lapin boiteux ou un phacochère étourdi de temps en temps.

Ce n’est qu’entre 300 000 et 35 000 ans avant notre ère, soit pendant 265 000 ans et des poussières, que l’Homo erectus vieillissant ou son successeur, l’Homme de Néandertal, aurait commencé à chasser de façon relativement courante oiseaux, poissons d’eau douce, lapins, sangliers, aurochs, cerfs et même une variété ancienne de petits éléphants… Mais ne nous faisons pas d’illusions : on ne chassait encore qu’avec des épieux, des lances et autres javelots. On était encore très loin de la carabine ou du fusil, avec ou sans lunette, qui permettent à nos chasseurs contemporains de tirer avec précision, de loin et sans trop se fatiguer.

Ce n’est qu’à partir de -35 000 ans que l’Homo Sapiens, à savoir nous-mêmes, prétentieusement nommé selon notre grande intelligence, aurait ajouté les sagaies, les harpons et l’arc et les flèches à sa collection d’armes. Sans compter le propulseur, outil permettant de catapulter les armes de jet plus fort et plus loin. Il a ainsi ajouté à ses trophées de chasse des animaux plus difficiles et plus périlleux à attraper, comme le mammouth. Et comme le pachyderme était beaucoup plus encombrant à stocker, il fallait le consommer entièrement et rapidement, d’où les plats carnés plus quotidiens tels que le ragoût de mammouth, le mammouth bourguignon aux lardons de phacochère, le hachis de mammouth parmentier, la mammouthiflette, le confit de mammouth et ses tubercules à la sarladaise, le wok de mammouth sauté aux champignons noirs, le mammouth & chips ou encore le mammouth en vinaigrette à l’échalote…

(La datation utilisée est très approximative et schématique, parce que les différents genres d’hominidés ne se sont pas succédés les uns après les autres dans le temps, il y a eu des étapes intermédiaires durant lesquelles ils se côtoyaient.)

Toujours est-il que durant ses 7 millions d’années d’existence, l’Homme avec un grand Hache a eu un régime alimentaire omnivore à tendance principalement végétarienne pendant près de 6,6 millions d’années, et un régime alimentaire végétarien + relativement carné pendant 0,3 millions d’années seulement.
Sans compter qu’à partir du développement de l’agriculture, de l’élevage et des réglementations de la chasse, la consommation de viande a été principalement réservée aux classes dominantes pendant longtemps, et ce n’est qu’à partir des « Trente glorieuses » (entre 1945 et 1975) que la consommation de viande est devenue bi-quotidienne. Du moins dans les pays dits développés, parce que c’est loin d’être le cas aujourd’hui encore dans tous les pays du monde.

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